Visite aux sans papiers

Publié le par Fabrice Guillet

Tout à l'heure, j'ai pris mon vélo (note à l'attention des mauvaises langues :  je ne savais pourtant pas si je pourrais l'attacher. Et d'ailleurs… je ne l'ai même pas attaché !) pour aller voir ce qu'il se passait pour les sans-papiers de l'entreprise Passion Traiteur, en grève depuis une quinzaine de jours (on avait évoqué ici le début de la grève et l'info a également circulé dans la presse…).
La scène se passe au bout du boulevard de Valmy, au pied de l'A86. De grandes grilles blanches sont couvertes d'affiches, de drapeaux de la CGT et "Droit devant". Tout est fermé. Je vois une grande tente, puis remarque deux hommes assis sur des chaises en plastique, à l'ombre de grands arbres. Je me décide enfin à essayer de pousser la grille et rentre avec mon vélo. Quand je m'avance vers eux, les deux hommes se lèvent et viennent me parler. Après quelques instants, ils me tendent une chaise et nous discutons tranquillement.

Les deux hommes sont Maliens. Ils vivent en France depuis 7 et 8 ans. Ils travaillent pour cette entreprise depuis 4 et 5 ans. Oui oui, ils me l'ont bien confirmé, ils ont bien depuis cette date des fiches de paie, ils cotisent à la Sécu, ils paient des impôts… Ils ont une famille en France… L'un des deux m'a également raconté que son père et son grand-père avaient la nationalité française ! Le grand-père a même reçu je ne sais quelle médaille pour le féliciter de sa bravoure au combat !

Dans leur entreprise, ils sont une vingtaine à partager cette situation. Des Maliens, mais aussi des Ivoiriens, des Sénégalais, des Marocains et même deux Sri Lankais. Le chef d'entreprise était-il au courant de leur situation ? En a-t-il profité ?  Mystère… Ils ne savent pas ou ne veulent pas le dire. Ce qu'ils racontent, c'est que ce responsable s'active maintenant pour que leur sort évolue. La grève, la publicité négative, on comprend que pour un chef d'entreprise, cela incite à bouger. Il a aidé à préparer les dossiers pour la préfecture.

La situation est en train d'évoluer. Ils ont d'abord eu une APS (autorisation provisoire de séjour, si j'ai bien compris). L'un d'eux m'a montré son papier, elle prend fin le 8 mai. Les 20 salariés sont reçus en préfecture par petit groupe cette semaine. 3 cet après-midi, les autres demain, puis mercredi. Ils espèrent, comme les salariés du Café de la Jatte ces derniers jours, obtenir au moins une autorisation de 3 mois, qui se transformerait en autorisation d'un an par la suite.

Vous ne me verrez pas me lancer dans de grandes considérations générales, du style "régularisation pour tous"… Les généralités ne font pas partie de mon mode de fonctionnement.
Je ne réagis qu'en fonction de ce que je vois, de ce qui me touche. Les hommes plutôt que les idées. Et là, j'ai vu des hommes qui ont une vie en France, depuis plus de 5 ans. Ils travaillent, paient des impôts, des charges sociales… Et pourtant, ils n'ont pas officiellement le droit d'exister dans ce pays. A tout moment, une décision administrative peut les renvoyer dans un pays qu'ils ont fui. Qu'est-ce que ça changerait ? Pourquoi ne pourraient-ils pas rester et travailler ici ? Sont-ils dangereux ? Trichent-ils, volent-ils le travail des autres ? Non, bien sûr que non.
A mon humble avis (AMHA, comme on dit), toute autre décision qu'une régularisation de la situation actuelle serait absurde. Personne n'aurait rien à y gagner. Et qu'on ne me parle pas d'appel d'air, d'exemple pour les nouveaux arrivants, on parle ici de personnes travaillant légalement depuis plus de 5 ans !
Ce cas rejoint d'autres que j'avais déjà constatés sur Colombes. Par exemple cette famille, dont l'enfant est scolarisé avec ma fille. Ses parents sont en France depuis près de 10 ans, l'enfant est né en France, il a toujours été scolarisé depuis 3 ans (il finit sa maternelle) à Colombes. La famille répond aux critères de régularisation de la circulaire "Sarkozy" (du nom du ministre de l'intérieur de l'époque, tombé dans l'anonymat depuis) de l'été 2006. Elle a d'ailleurs déposé des dossiers (je suis témoins, j'ai vu les papiers). Depuis, curieusement, la préfecture n'a pas donné de réponse. 2 ans pour étudier un dossier, c'est un peu longuet, non ? En fait, la famille n'est pas expulsable (enfant né en France). Mais, sans le dire, "on" fait traîner les choses. Le but étant de décourager. La famille ne peut travailler qu'au noir, ce qui limite forcément les possibilités. "On" se dit sans doute qu'ainsi, la famille ne va pas s'en sortir et va renoncer et rentrer dans son pays. Mais pourquoi ? Que pourraient-ils trouver dans un pays que la misère leur a fait fuir il y a 10 ans ? C'est stupide ! A moins que ce ne soit qu'une histoire de chiffres ou de statistiques. On ne peut légaliser tous ceux qui remplissent pourtant les conditions car le nombre serait trop important et ferait tâche par rapport à l'air méchant qu'on (toujours ce satané "on") essaie de prendre vis-à-vis des nouveaux arrivants. Tant pis pour ceux qui subissent ces règles absurdes, ils ne sont que des pions vis-à-vis de l'étranger… :-(

PS : L'autre jour, on entendait la chanson "expulsez-moi", des Têtes Raides (on peut
l'écouter ici). Ma fille de 8 ans m'a alors demandé ce que ça voulait dire. J'ai commencé par contourner le problème en parlant de foot, puis j'ai mis les pieds dans le plat.  Je lui ai parlé de ces gens qui fuient la misère pour s'installer en France alors qu'ils n'en ont pas officiellement le droit… C'était un bon exercice, d'expliquer ça à un enfant, d'affronter une logique enfantine… Il a des enfants Hortefeux ? :-)

PPS : Oui, je sais, j'ai été super-long !

PPPS : J'ai piqué la photo sur
le site des Verts de Colombes.

Publicité

Publié dans colomblog

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Nous pouvons aussi nous interroger sur le devenir des 500 hommes et femmes, dont les dossiers ont été déposés en bloc en préfecture - de façon péremptoire paraît-il, par un certain syndicat qui escomptait avec ce tour de force des régularisations massives.Environ 100 personnes ont effetivement été régularisées. Et les 400 autres ? Maintenant que leurs coordonnées sont disponibles auprès des autorités, quel choix ont-elles ? Quel avenir ?
Répondre
A
Le recours aux travailleurs sans papiers est une manière de délocaliser sans déplacement géographique. Les patrons ont une imagination lorsqu'il s'agit de faire du profit. Je m'inquiète pour l'avenir des emplois qu'occupaient ces sans papiers. Les patrons auront-ils encore intérêts à conserver ces emplois en France? Ils perdent  des avantages( bas salaires) à voir leurs employés régularisés( réspect du code du travail et menace des prud'hommes). Il faudra suivre le devenir de ces travailleurs( maintien ou licenciement?) une fois le soufflet médiatique retombé
Répondre
R
A force de parler des sans-papiers comme de "sans" on veut nous faire oublier que c'est de femmes et d'hommes qu'il s'agit qui n'ont qu'une envie : vivre dignement et debout dans un pays qui pourtant ne fait rien pour les accueillir mais met tout en place pour pouvoir les exploiter.Le "sans" est synonyme de sans nom, sans adresse, sans travail (du moins officiel), sans existence légale ici. Il est aussi le synonyme de sans dignité, sans voix et sans droit.Il est largement temps de rappeler que chaque "sans" est une histoire humaine qui mérite en tant que femme et homme notre considération d'une part mais aussi notre soutien et notre reconnaissance en tant que "pas" citoyen contribuant à l'économie et à la vie de ce pays. L'Etat hypocrite le sait bien et s'arrange largement de ces situations : il manie le baton pour flatter son électorat le plus réactionnaire auquel il donne ainsi un os à ronger (après tout, la notoriété du président vaut bien cela) mais sait aussi tendre la main pour prendre l'impôt à ceux qui ne peuvent même pas avoir droit à ce à quoi ils contribuent.
Répondre
C
Merci, des articles comme celui-là j'en voudrais encore :-)Une chose m'intrigue : comment peut-on payer des impôts et cotiser à la Sécu si on n'a pas d'existence légale ?!?Utilisent-ils de faux papiers ? ont-ils emprunté l'identité d'un proche ? Je suis inquiète pour eux... ils correspondent aux critères de la fameuse immigration choisie, mais apparemment le gouvernement n'en régularisera que quelques-uns... et maintenant ils sont en terrain découvert, les préfectures savent où les trouver... ils ne pourront plus se cacher.. alors que deviendront-ils ? et leurs familles ? C'est une honte pour notre gouvernement de se targuer de "reconduire" 25000 personnes par an, alors que plus personne ne peut ignorer quelles sont les conditions de vie réelles des clandestins...
Répondre
F
OUI !  Je dis comme bixente, très bien ce papier ! Merci.Juste rajouter l'importance du lien que représentent ceux - parents, enseignants, jeunes, voisins - qui côtoient les écoles et les enfants de sans-papiers qui les fréquentent. A Colombes, ce lien existe avec le petit réseau qui s'est créé avec l'appui de l'asti :<br /> Asti Colombes : 549, rue Gabriel Péri. 01 47 85 87 52, tous les mardis et jeudis de 15 à 18h, les mercredis de 10 à 12h, et les samedis de 14 à 16 h au local de l’ASTI, asti92@orange.fr  et resf-Colombes qui tente d'être présent auprès de tous les établissements scolaires de la ville. Grâce au soutien de tous, resf-Colombes a permis quelques régularisations, en faisant des campagnes de pétition, des accompagnements, en aidant aux démarches. Comme Fabrice l'a dit, pour nous ça commence avec le fait que des enfants de sans-papier étudient avec nos enfants, que nous tissons des liens avec leurs familles que ce statut de sans-papier oblige à une vie impossible. Bref, toujours et encore, on a besoin de vous, de votre écoute, de votre vigilance pour empêcher des retours arbitraires. Sortons de nos histoires et consacrons-y un peu de temps. la situation des jeunes majeurs étudiants n'est pas facile non plus. On en reparle !http://www.educationsansfrontieres.org/resf92
Répondre